Les dirigeants de l’intelligence artificielle commencent à corriger un discours qu’ils ont eux-mêmes contribué à installer. Après avoir laissé prospérer l’idée d’un choc massif et rapide sur l’emploi, plusieurs figures du secteur expliquent désormais que l’effet a été exagéré.

L’IA plus positive que négative sur les emplois ?
Le revirement est particulièrement visible chez Jensen Huang (patron de Nvidia) et Sam Altman (patron d’OpenAI). Le patron de Nvidia juge « paresseux » le discours des entreprises qui disent supprimer des postes à cause d’une technologie devenue réellement utile depuis très peu de temps. De son côté, le patron d’OpenAI reconnaît s’être trompé sur l’ampleur de l’impact attendu sur les emplois de bureau les plus basiques et admet que l’effet observé jusqu’ici est plus faible qu’il ne l’imaginait.
Ce changement n’efface pas l’idée d’une transformation du marché du travail. Jensen Huang continue de défendre une vision de renouvellement des emplois, avec des destructions compensées par des créations ailleurs. Même Dario Amodei, patron d’Anthropic, longtemps associé aux scénarios les plus radicaux, cherche désormais à déplacer le débat vers le gain de productivité des postes restants plutôt que vers une disparition pure et simple du travail.
L’idée qui se fissure est une hécatombe déjà en cours pour l’emploi. Quand des groupes annoncent des suppressions de postes au nom de l’IA alors que les usages réellement productifs restent récents, l’argument paraît de moins en moins solide.
L’exemple de Standard Chartered montre pourquoi le sujet reste délicat. La banque britannique relie déjà plusieurs milliers de suppressions de postes d’ici 2030 à la montée de l’automatisation dans les fonctions support. Mais ce type d’annonce se heurte désormais à un doute croissant : l’IA sert-elle vraiment de cause directe ou seulement de justification commode à des restructurations déjà prévues ?
Un secteur qui cherche à calmer le jeu
Cette prudence nouvelle n’arrive pas par hasard. Le discours apocalyptique a fini par produire un effet politique inverse de celui recherché. À force d’annoncer une rupture brutale, les leaders du secteur de l’IA ont nourri une inquiétude croissante dans l’opinion, en particulier aux États-Unis où les sondages montrent un mécontentement plus large face à la promesse d’un futur piloté par l’automatisation.
Le calendrier financier compte aussi. OpenAI et Anthropic se rapprochent d’une entrée en Bourse, ce qui suppose de convaincre bien au-delà du cercle des convaincus. Dans ce contexte, continuer à vendre l’IA comme une machine à déstabiliser l’emploi devient beaucoup moins habile qu’au temps où il s’agissait surtout de capter l’attention.
Le recul des dirigeants de l’IA rejoint d’ailleurs une observation déjà portée par les institutions économiques. Jusqu’ici, la plupart d’entre elles jugent l’effet concret sur l’emploi encore limité, y compris la Banque centrale européenne. Le contraste devient donc plus difficile à tenir entre un récit de bascule historique immédiate et des effets qui demeurent, pour l’instant, modestes.