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Le 26 septembre 2006, Facebook annonce que toute personne disposant d’une adresse électronique valide peut désormais s’inscrire. Le communiqué parle d’une ouverture à « tous », même si l’âge minimal fixé par le service, les règles locales et la nécessité de prouver son appartenance pour accéder à certains réseaux continuent de poser des limites. L’événement ne correspond ni à la naissance de Facebook, lancé à Harvard en février 2004, ni à son entrée en Bourse en 2012. Il marque un changement plus discret et plus profond : un annuaire fondé sur des communautés fermées commence à devenir une infrastructure sociale destinée au grand public. Vingt ans plus tard, l’héritage de ce basculement se mesure autant dans les groupes, les retrouvailles et les mobilisations collectives que dans la publicité ciblée, la modération à très grande échelle et les controverses sur les données personnelles.

Facebook n’a pas inventé le réseau social. Friendster, MySpace, LinkedIn et d’autres services permettaient déjà de construire un profil ou de relier des connaissances. Le nom « facebook » désignait lui-même les trombinoscopes distribués dans les universités américaines. La nouveauté de TheFacebook tient plutôt à la combinaison d’une identité présentée comme authentique, d’un réseau institutionnel vérifié et d’informations structurées sur les études, les relations ou les centres d’intérêt.
Mark Zuckerberg met le site en ligne à Harvard le 4 février 2004 avec Eduardo Saverin, Dustin Moskovitz, Andrew McCollum et Chris Hughes parmi les premiers collaborateurs du projet. Cinq jours plus tard, le Harvard Crimson constate que plusieurs centaines d’étudiants sont déjà inscrits. L’adresse universitaire sert de contrôle d’accès : elle ne garantit pas que chaque information publiée soit vraie, mais elle rattache le compte à une communauté identifiable.

La page d’accueil de TheFacebook en 2004, lorsque le service se présentait comme un annuaire universitaire réservé à Harvard.
Cette origine ne doit pas être confondue avec Facemash, le site éphémère créé par Zuckerberg en 2003 à partir de photographies d’étudiants récupérées sans autorisation afin de les faire comparer. Facemash précède Facebook et révèle déjà une approche désinvolte de la vie privée ; il n’est pas pour autant la première version fonctionnelle de TheFacebook. Le litige avec les fondateurs de HarvardConnection, futur ConnectU, donnera lieu à un accord judiciaire, sans fournir une histoire simple dans laquelle une seule idée aurait été copiée puis transformée sans autre travail.
Le réseau s’étend rapidement à Stanford, Columbia, Yale, puis à d’autres universités américaines et étrangères. Les lycéens sont admis en 2005, d’abord sur invitation. En mai 2006, Facebook ouvre plus de 1 000 réseaux professionnels aux titulaires d’adresses reconnues en « .com » ou « .org ». L’entreprise suit ses premiers utilisateurs lorsqu’ils quittent le campus : selon son propre communiqué, environ un tiers de ses membres universitaires doivent être diplômés cette année-là. Le produit commence déjà à déborder le monde qui l’a fait naître.
À l’origine, Facebook demande surtout d’aller consulter les profils. Le 5 septembre 2006, News Feed inverse ce mouvement. La page d’accueil rassemble automatiquement les nouvelles photos, relations, groupes, commentaires et changements de situation des amis. Une information qui était auparavant visible sur une page particulière arrive désormais devant chaque membre concerné.

Techniquement, Facebook affirme ne pas avoir rendu publiques des données jusque-là privées. Socialement, la différence est considérable. Chercher une modification de profil et la recevoir dans un flux permanent ne produit pas la même impression. Des dizaines de milliers d’utilisateurs dénoncent un outil intrusif ; un groupe d’opposition réunit rapidement des centaines de milliers de membres. Ironie fondatrice, le fil contesté accélère lui-même la diffusion de la contestation.
Le 8 septembre, Facebook ajoute des réglages permettant de choisir les activités reprises par News Feed et Mini-Feed. Mark Zuckerberg reconnaît que l’entreprise a mal expliqué son produit, mais refuse de le supprimer. Le communiqué de l’époque décrit déjà le principe qui dominera les réseaux sociaux : un agrégateur constamment actualisé, personnalisé pour chaque membre et chargé de sélectionner les activités de ses contacts.
L’épisode détruit un mythe fréquent. Le fil d’actualité n’a pas été accueilli comme une amélioration évidente que les utilisateurs auraient immédiatement adoptée. Sa naissance révèle au contraire la différence entre disponibilité et visibilité. Facebook comprend qu’il peut conserver une fonction contestée si elle augmente suffisamment l’utilité quotidienne du service, tout en ajoutant des contrôles pour rendre son fonctionnement acceptable.
Trois semaines après cette crise, Facebook retire la principale barrière à l’inscription. Jusqu’alors, le service exige une adresse appartenant à un établissement, une entreprise, une organisation ou une administration prise en charge. À partir du 26 septembre, une adresse valide suffit pour rejoindre l’un des quelque 500 réseaux régionaux et retrouver ses connaissances.
Le communiqué d’ouverture insiste sur un environnement de confiance. Les profils doivent rester accessibles aux amis confirmés et aux personnes du même réseau, avec des options permettant de limiter les recherches, les messages ou l’affichage de la photo. Facebook demande également aux nouveaux membres de valider leur numéro de téléphone. L’entreprise ne se présente pas encore comme un média mondial, mais comme un moyen de reproduire en ligne les relations existantes.
« Ouvert à tous » reste donc une formule marketing. Le service ne renonce ni à ses conditions d’âge ni à ses mécanismes de vérification, et plusieurs territoires finiront par le bloquer. Un membre ne peut pas non plus entrer librement dans un réseau universitaire ou professionnel sans prouver son affiliation. La rupture tient ailleurs : l’institution ne décide plus qui a le droit de créer un compte. L’adresse électronique devient la porte commune.

La page d’accueil de Facebook à la fin de 2006 affiche désormais « Everyone can join », tout en conservant une organisation par réseaux.
Le moment est favorable. MySpace occupe alors une position dominante dans les usages sociaux du Web, avec des profils très personnalisables et une forte culture musicale. Facebook propose l’expérience opposée : mise en page uniforme, noms réels encouragés, listes d’amis comparables et relations organisées dans une base structurée. Cette sobriété limite l’expression graphique personnelle, mais elle rend les profils plus faciles à lire, à rechercher et, bientôt, à exploiter pour classer les contenus.
L’ouverture ne crée donc pas instantanément le Facebook moderne. Elle supprime la contrainte qui empêchait News Feed de devenir un média de masse. Chaque nouvel inscrit apporte des liens familiaux, amicaux ou professionnels ; ces liens attirent d’autres personnes, qui rendent à leur tour le service plus utile. Cet effet de réseau finit par rendre coûteux le départ : quitter Facebook signifie aussi abandonner les groupes, événements, photos et contacts qui ne se trouvent pas nécessairement ailleurs.
À peine un mois après l’ouverture, Facebook propose à des sites partenaires un bouton permettant d’envoyer vidéos, photos ou articles vers son propre profil. Le contenu extérieur peut désormais circuler dans le réseau sans être copié manuellement. Le service ne se contente plus d’héberger des pages personnelles : il aspire et redistribue l’activité du Web.
Le 24 mai 2007, l’entreprise présente Facebook Platform. Des développeurs tiers peuvent construire des applications intégrées au site et utiliser le « graphe social », c’est-à-dire la représentation informatique des relations entre les membres. Jeux, questionnaires, cadeaux virtuels et outils de communication se propagent grâce aux invitations et aux flux d’activité. FarmVille, lancé par Zynga en 2009, deviendra l’exemple le plus visible de cette économie fondée sur la diffusion entre amis.

Le premier FarmVille, avec sa ferme et sa barre de voisins : un exemple des jeux intégrés à Facebook.
Cette plateforme apporte de nouveaux usages, mais étend aussi la circulation des données. Une application ne connaît pas seulement son utilisateur direct : selon les autorisations alors disponibles, elle peut obtenir des informations sur ses contacts. Ce choix paraît cohérent avec l’objectif de rendre chaque logiciel « social ». Il crée une surface de risque dont les conséquences n’apparaîtront pleinement que plusieurs années plus tard.
Pages, bouton J’aime, commentaires et modules intégrés transforment ensuite une relation personnelle en signal mesurable. Aimer un article, une marque ou une vidéo indique une préférence, améliore la distribution du contenu et enrichit le profil publicitaire. Les plugins Facebook deviennent omniprésents sur les sites d’actualité et les boutiques. Leur retrait en février 2026 a refermé cette période du Web (lire : Meta met fin au bouton « J’aime » de Facebook sur les sites).
Lors de son projet d’introduction en Bourse, Facebook décrit sans détour cette mécanique. Son document déposé auprès de la SEC indique 901 millions d’utilisateurs actifs mensuels au 31 mars 2012, 125 milliards de relations et une moyenne de 3,2 milliards de mentions J’aime et commentaires par jour au premier trimestre. Les annonceurs peuvent cibler des ensembles définis notamment par l’âge, le lieu, le sexe ou les intérêts déclarés. La sociabilité est devenue une infrastructure publicitaire.
Facebook a longtemps répondu aux inquiétudes par davantage d’options. Cette approche suppose que l’utilisateur puisse anticiper qui recevra chaque donnée, comprendre des menus changeants et mesurer ce que feront les applications de ses amis. L’ouverture au grand public rend cette responsabilité individuelle de moins en moins réaliste : les publics se mélangent, les contenus sont recommandés et l’entreprise modifie régulièrement les règles de circulation.
Beacon illustre la difficulté dès 2007. Ce programme publicitaire transmet à Facebook des achats ou des actions effectués sur des sites partenaires afin de les montrer aux amis. Après les protestations, Zuckerberg présente des excuses et le système devient désactivable avant d’être abandonné. Le problème n’est pas seulement l’existence des données, mais la transformation d’un achat privé en recommandation sociale sans consentement suffisamment clair.
En novembre 2011, la Federal Trade Commission américaine accuse Facebook d’avoir trompé les consommateurs sur plusieurs engagements de confidentialité. L’accord, finalisé en 2012, impose notamment un consentement avant certains changements et des évaluations indépendantes pendant vingt ans. En juillet 2019, l’autorité infligera une pénalité de cinq milliards de dollars pour violation de cette ordonnance et ajoutera de nouvelles obligations de contrôle.
L’affaire Cambridge Analytica rend le mécanisme compréhensible par le grand public. Une application de questionnaire créée par Aleksandr Kogan collecte les données de ses utilisateurs, mais aussi celles de nombreux amis, puis en transmet une partie. L’autorité britannique estime que jusqu’à 87 millions de comptes dans le monde ont pu être concernés. Il est plus exact de parler d’une exploitation abusive des permissions de la plateforme que d’un piratage classique de serveurs. L’ampleur exacte de l’effet sur le vote américain de 2016 n’est pas démontrée par ce seul accès aux données.

Les messages présentés par Facebook en avril 2018 pour informer les utilisateurs sur les applications connectées et l’affaire Cambridge Analytica.
La controverse n’appartient pas seulement au passé : un jury américain vient encore de conclure que Facebook avait trompé ses utilisateurs dans ce dossier (lire : Cambridge Analytica : Facebook reconnu coupable). Elle rappelle que la collecte n’était pas un accident extérieur à la croissance du service. Elle découlait en partie du projet même de Facebook Platform : faire des relations personnelles une ressource utilisable par d’autres logiciels.
En accueillant familles, entreprises, associations, responsables politiques et médias, Facebook change aussi la nature de ses conflits. Les règles destinées à un campus ne suffisent plus face au harcèlement, aux escroqueries, à la propagande, aux violences filmées ou aux campagnes coordonnées. La modération doit interpréter des langues et des contextes locaux à une échelle sans précédent.
News Feed ajoute un second pouvoir : Facebook ne décide pas seulement de ce qui peut rester en ligne, mais de ce qui mérite d’être montré. Au fil du temps, le classement privilégie différents signaux d’intérêt et d’engagement. Il ne produit pas mécaniquement chaque conflit observé sur le réseau, mais il peut accroître la portée de contenus capables de provoquer des réactions. Une corrélation temporelle entre une modification d’algorithme et un phénomène politique ne suffit pas, à elle seule, à établir une causalité.

Les étapes de sélection et de classement du fil d’actualité, dans un schéma publié par les ingénieurs de Facebook en janvier 2021.
Les pouvoirs publics cherchent désormais à séparer recommandation et accès au service. L’Australie veut notamment permettre de choisir un fil moins dépendant des algorithmes (lire : désactiver les recommandations personnalisées). La France et d’autres pays débattent de restrictions pour les mineurs, sujet que nous suivons avec le projet d’interdiction avant 15 ans. Ces discussions prolongent directement la promesse de 2006 : qui peut entrer, sous quelle identité et avec quelles protections ?
Facebook n’est plus la destination unique qu’il semblait pouvoir devenir au début des années 2010. Les usages les plus jeunes se sont dispersés vers la vidéo, les messageries et d’autres réseaux. L’entreprise s’appelle Meta depuis 2021 et possède également Instagram et WhatsApp, rachats dont la FTC a demandé la remise en cause en 2020 (lire : Facebook devrait céder Instagram et WhatsApp). Cette évolution ne supprime pas l’importance du service initial : groupes locaux, Marketplace, pages publiques et souvenirs photographiques continuent de lui donner des fonctions difficiles à remplacer d’un seul bloc.

Marketplace dans le visuel de lancement publié par Facebook en octobre 2016.
Son héritage le plus profond est devenu presque invisible. Le fil personnalisé, l’identité reliée à un réseau de connaissances, les réactions quantifiées, les connexions à des applications tierces et la publicité fondée sur les intérêts constituent désormais le vocabulaire ordinaire des plateformes. Même les concurrents qui rejettent le nom Facebook organisent souvent l’attention selon des principes qu’il a contribué à généraliser.
Le récit populaire oppose volontiers un réseau étudiant innocent à une machine publicitaire devenue incontrôlable. La transformation a été plus progressive et plus cohérente. En septembre 2006, Facebook possédait déjà son fil d’actualité, ses profils structurés et une conception ambitieuse du partage. L’ouverture a fourni à ces mécanismes le public nécessaire pour changer d’échelle. Les bénéfices et les risques ont grandi ensemble.
Le 26 septembre 2006 n’est donc pas le jour où « tout le monde » est soudain devenu membre. C’est le moment où l’appartenance à une université ou à une entreprise a cessé d’être le principe d’organisation du service. Facebook pouvait désormais cartographier les relations ordinaires, puis classer ce que ces personnes publiaient et vendre l’accès à leur attention. Le réseau social moderne tient en grande partie dans cette succession : ouvrir la porte, observer les liens, organiser le flux — et découvrir trop tard que gérer la société n’avait plus rien à voir avec administrer un campus.
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17 Oct. 2026 • 20:47
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