La Commission européenne va présenter mercredi un plan de souveraineté technologique destiné à réduire la dépendance de l’Union européenne aux groupes américains du numérique et aux fournisseurs chinois de semi-conducteurs. L’UE répond à une inquiétude devenue plus concrète : voir des services critiques contrôlés depuis l’étranger peser sur la sécurité, l’économie et les choix politiques du continent.

L’Europe redoute qu’en cas de crise ouverte avec l’administration Trump, des services numériques fournis par des entreprises américaines, notamment dans la défense, puissent être coupés via un mécanisme d’arrêt d’urgence. Cette crainte prend un relief particulier dans le cloud, où Amazon, Microsoft et Google contrôlent à eux seuls 70 % du marché européen.
Cette domination dépasse largement l’hébergement de données. Les fournisseurs américains occupent une place centrale dans les services informatiques, les réseaux sociaux et le commerce en ligne, au point que la dépendance européenne ne relève plus seulement de la compétitivité mais de la capacité à rester opérationnel en période de tension. C’est dans ce cadre que la Commission européenne défend l’idée d’alternatives « made in Europe ».
Le précédent qui a le plus marqué les responsables européens ne concerne d’ailleurs pas le cloud, mais les paiements. Après les sanctions prononcées l’an dernier par les États-Unis contre des juges de la Cour pénale internationale (CPI), le magistrat français Nicolas Guillou a raconté s’être retrouvé sans carte bancaire. L’épisode a servi d’avertissement concret : même des réseaux de paiement nationaux restent dépendants de Visa, Mastercard et American Express.
La Commission européenne veut renforcer sa stratégie
Le document de synthèse consulté par l’AFP présente cette séquence comme une tentative de « reconquérir sa place dans la course mondiale à la puissance géoéconomique ». Teresa Ribera, la Commissaire européenne à la Concurrence, a résumé cette logique en affirmant : « Nous devons développer nos propres capacités, pour que nos décisions, nos valeurs et notre économie ne puissent plus être influencés par d’autres ». La Commission européenne veut donc relier l’autonomie industrielle, la sécurité des infrastructures et la marge de manœuvre politique.
Le plan de mercredi doit d’abord comporter un texte sur le développement du cloud et de l’intelligence artificielle. L’objectif consiste à faciliter la création d’infrastructures clés dans l’Union européenne, en particulier des data centers. Le même ensemble doit aussi encourager un recours accru aux logiciels en open source dans les administrations et les services publics afin de réduire l’enfermement technologique vis-à-vis de prestataires étrangers.
De plus, la Commission européenne veut également imposer une méthode commune aux 27 États membres. Le document prévoit que chaque pays mène des « évaluations des risques en matière de souveraineté » dans le cloud et l’IA avec un double objectif : « améliorer leur résilience » et identifier des alternatives européennes aux fournisseurs étrangers. Autrement dit, la Commission européenne ne se contente pas d’annoncer des principes : elle cherche à installer un cadre d’audit et de substitution.
Les puces, un terrain d’intervention directe
Le second volet du plan porte sur un règlement sur les puces électroniques destiné à sécuriser l’approvisionnement en semi-conducteurs. Sur ce terrain, la Commission européenne veut aller plus loin qu’un simple soutien à la production locale. Elle cherche à obtenir un pouvoir d’intervention directe dans les chaînes de production en cas de crise.
Selon un autre document, ce pouvoir pourrait permettre à l’Europe d’obliger des fabricants à suspendre leurs contrats afin de « produire en priorité des composants critiques ». L’UE propose aussi un système d’achat en commun pour aider les États membres confrontés à des « pénuries sévères ». Cette combinaison marque un changement de ton : l’Union européenne ne veut plus seulement encourager l’industrie, elle veut pouvoir arbitrer l’urgence.
Cette stratégie risque toutefois d’ouvrir un nouveau front avec les États-Unis. Le pays d’Amérique du Nord a déjà mis en garde l’Union européenne contre toute tentation protectionniste, tandis que les grands groupes de la tech américaine assurent que l’Europe aurait tout à perdre en cherchant à se passer de leurs services. Le plan présenté mercredi, encore susceptible d’être modifié d’ici là, s’annonce donc comme un test politique autant qu’un virage industriel.