Dans son bilan d’étape sur la décennie numérique, la Commission européenne dresse un constat sévère : l’Union accuse des retards critiques sur ses objectifs de 2030 en matière de semi-conducteurs, de cloud et de cybersécurité, et annonce un plan d’urgence pour tripler ses infrastructures de données tout en durcissant ses règles d’accès aux marchés publics.

Une ambition souverainiste que les chiffres contredisent
La fracture entre discours et réalité est brutale. L’Union européenne ne contrôle aujourd’hui que 9 % du marché mondial des semi-conducteurs, très loin de l’objectif de 20 % fixé pour 2030. Sur le front de la cybersécurité, la Commission reconnaît dans son bilan que « l’Europe reste structurellement dépendante de fournisseurs étrangers », une formule qui résume à elle seule l’ampleur du chemin restant à parcourir. Le cloud européen accuse le même type de retard, dominé par des acteurs américains et, dans une moindre mesure, chinois.
Ce décalage avec les ambitions affichées contraste d’autant plus avec l’attente des citoyens. Le sondage Eurobaromètre, conduit entre février et mars auprès de plus de 26 000 personnes dans les 27 États membres, révèle que 79 % des Européens font de la politique numérique une priorité pour l’Union européenne et que 82 % exigent une réduction concrète de la dépendance envers les pays tiers. La Commission européenne répond à cette pression par deux leviers : un plan de facilitation administrative pour accélérer la construction de data centers, avec l’objectif de tripler leur nombre en cinq ans, et l’examen d’une exclusion potentielle des prestataires non européens des marchés publics.
La guerre technologique mondiale rend la dépendance intenable
La décision récente du gouvernement américain forçant Anthropic à bloquer l’accès à Claude Fable Mythos 5, ses modèles d’intelligence artificielle les plus avancés, aux utilisateurs étrangers a matérialisé, de façon concrète le risque de paralysie que fait peser une infrastructure numérique sous-traitée hors des frontières européennes. Une entreprise, une administration ou un service critique qui s’appuie sur des outils étrangers peut se retrouver du jour au lendemain privé d’accès sur simple décision politique d’un gouvernement tiers.
Cet épisode agit comme un élément révélateur brutal des failles de la stratégie actuelle et renforce la légitimité du virage protectionniste que la Commission européenne cherche à engager sur les marchés publics. La compétition technologique mondiale entre les États-Unis et la Chine réduit mécaniquement la marge de manœuvre de l’Europe qui risque de se retrouver simple consommatrice dans une industrie qu’elle ambitionne pourtant de co-diriger. Atteindre les objectifs de 2030 exigera non seulement des investissements massifs, mais une volonté politique capable de tenir face aux intérêts commerciaux des géants étrangers déjà solidement implantés sur le continent.