La plateforme Bato.to, longtemps considérée comme l’un des plus gros carrefours de lecture illégale de mangas, manhwas et webtoons, n’est plus accessible. Sa disparition marque un nouvel épisode majeur dans l’offensive menée par les ayants droit contre les scans et traductions non autorisées, avec une particularité : l’affaire ne se limite pas à une simple fermeture de domaine, mais s’inscrit dans une action coordonnée mêlant investigations, identification d’opérateurs et coopération internationale.

Une fermeture nette, suivie de la disparition des miroirs
Les premiers signes ont été visibles en chaîne : indisponibilité du site principal, puis chute progressive de versions alternatives et de domaines miroirs qui assuraient habituellement la continuité du service. Dans ce type d’écosystème, les clones et redirections sont monnaie courante : quand une adresse tombe, une autre prend souvent le relais. Ici, la coupure a été plus radicale, signe d’une opération pensée pour neutraliser un réseau plutôt qu’un simple point d’entrée.
Une enquête qui dépasse le cas d’un seul site
Selon les éléments publiés par des organisations professionnelles anti-piratage, le démantèlement vise un ensemble plus large qu’une seule vitrine. Bato.to aurait fonctionné au cœur d’une constellation de sites affiliés, capable de drainer un trafic massif et de générer des revenus publicitaires conséquents. Ce détail compte : plus la chaîne économique est identifiée (hébergement, régies, administrateurs, développeurs, intermédiaires), plus la fermeture devient durable.
Kakao Entertainment et la traque des opérateurs : la stratégie anti-infrastructure
Dans l’ombre de cette séquence, un nom revient avec insistance : Kakao Entertainment, groupe sud-coréen très présent dans le manga et surtout le webtoon, et connu du grand public pour des licences populaires comme Solo Leveling. L’entreprise s’appuie sur une cellule dédiée à l’anti-piratage, souvent citée sous l’acronyme P.CoK, dont l’approche consiste à remonter aux personnes et aux services techniques plutôt qu’à se contenter de demandes de retrait.
De la modération aux développeurs : une pression juridique élargie
L’un des leviers les plus dissuasifs, ces derniers mois, consiste à élargir le spectre des personnes visées : non seulement l’administrateur principal, mais aussi, quand c’est possible, les rôles de support (modération, maintenance, opérateurs techniques). Cette méthode vise à casser la résilience habituelle des plateformes pirates, qui reposent sur des équipes distribuées, des identités cloisonnées et des relais communautaires.
Chiffres de fréquentation, revenus publicitaires : pourquoi Bato.to était une cible prioritaire
Bato.to n’était pas un site de niche. Des estimations de trafic, relayées par plusieurs observateurs du secteur, le plaçaient à des niveaux comparables à ceux de services légaux très établis : plus de 100 millions de visites mensuelles ont notamment été évoquées pour l’ensemble de ses accès et déclinaisons, avec des pics impressionnants à l’échelle d’un réseau. Pour les ayants droit, ces volumes changent la nature du problème : on ne parle plus d’un partage amateur, mais d’une distribution industrialisée.
Le nerf de la guerre : monétisation et professionnalisation
Ce qui alimente la riposte, c’est aussi la professionnalisation. Les grands sites pirates ne se limitent plus à héberger des pages : interface soignée, recommandations, comptes utilisateurs, systèmes de suivi de lecture, notifications, présence communautaire… et surtout, une monétisation publicitaire structurée. Dans ce contexte, les actions anti-piratage ciblent de plus en plus la chaîne de revenus, car c’est elle qui finance l’infrastructure et la capacité à renaître sous un autre nom.
Un choc pour les lecteurs… et un effacement culturel difficile à ignorer
La fermeture de Bato.to ne touche pas seulement des usages illégaux : elle provoque aussi la disparition brutale d’archives, de séries introuvables dans certains pays, de traductions de fans et de contenus non distribués officiellement. C’est le paradoxe persistant du secteur : le piratage prospère souvent là où l’offre légale est absente, fragmentée, ou en décalage avec la demande (retards de publication, restrictions géographiques, manque de versions numériques, etc.).

Le problème de fond : l’accès légal reste morcelé
Les plateformes légales ont progressé, mais l’expérience reste parfois éclatée. Pour suivre plusieurs séries, il faut souvent multiplier les services, composer avec des catalogues incomplets ou des chapitres indisponibles selon les territoires. En France, des offres comme MANGA Plus (pour certaines prépublications), WEBTOON (côté webtoon), ou encore des librairies numériques comme izneo participent à l’élargissement de l’accès, mais ne couvrent pas toute la diversité des œuvres et des éditeurs.
Vers une nouvelle phase de la lutte anti-piratage : coopération et nettoyage des gros hubs
La séquence Bato.to illustre un tournant : la lutte se joue moins sur la fermeture ponctuelle d’un nom de domaine que sur la capacité à coordonner des actions transfrontalières et à traiter les plateformes pirates comme des réseaux structurés. Les ayants droit cherchent à obtenir des résultats durables : démanteler l’organisation, assécher la monétisation, limiter la réapparition via des miroirs et, quand c’est possible, engager des poursuites.
Après Bato.to, d’autres plateformes dans le viseur
Les signaux envoyés par l’industrie sont clairs : l’objectif n’est pas de s’arrêter au plus gros poisson. Les grandes plateformes qui concentrent le trafic, agrègent des contenus de multiples sources et s’appuient sur une forte visibilité communautaire sont logiquement prioritaires. À court terme, cela pourrait accélérer une recomposition : dispersion des usages, migration vers des sites plus petits, mais aussi, potentiellement, report d’une partie du public vers des solutions légales si celles-ci gagnent en simplicité et en profondeur de catalogue.
La disparition de Bato.to agit donc comme un révélateur : la technologie permet de distribuer la culture à grande vitesse, mais l’équilibre entre protection des droits et accès raisonnable aux œuvres reste fragile. Plus la répression se renforce, plus la question centrale revient sur la table : comment rendre l’offre légale suffisamment attractive, accessible et complète pour que la majorité des lecteurs n’ait plus l’impression de choisir entre confort d’usage et respect du droit d’auteur ?
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