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Le 2 septembre, la juge fédérale Leonie Brinkema a refusé d’obliger Google à vendre AdX, sa place de marché publicitaire. La décision est importante parce qu’elle intervient après un constat autrement plus sévère : en avril 2025, le même tribunal avait jugé que Google avait illégalement monopolisé deux maillons de la publicité d’affichage sur le Web ouvert. Comment une entreprise peut-elle être reconnue responsable de pratiques anticoncurrentielles tout en conservant les actifs au cœur du problème ? La réponse ne tient pas à une contradiction du droit, mais au niveau de preuve exigé pour passer d’un constat d’infraction à un démantèlement. Elle montre aussi les limites d’une régulation comportementale appliquée à des enchères automatisées qui changent en permanence.

Pour comprendre le jugement, il faut distinguer les différents étages du marché. Lorsqu’une page Web se charge, un éditeur peut proposer un emplacement publicitaire. Un serveur publicitaire gère cet inventaire et décide quelle demande mettre en concurrence. Une place de marché organise ensuite, en quelques fractions de seconde, les offres des acheteurs. Des outils placés du côté des annonceurs permettent enfin de soumettre ces offres. Google intervient à plusieurs niveaux avec des produits différents.
Dans son avis de responsabilité du 17 avril 2025, la juge a retenu deux marchés : les serveurs publicitaires pour éditeurs, dominés par DoubleClick for Publishers, désormais intégré à Google Ad Manager, et les places de marché publicitaires, où opère AdX. Le tribunal a conclu que Google avait acquis et maintenu illégalement un pouvoir de monopole sur ces deux segments, et lié son serveur et sa place de marché de manière anticoncurrentielle. En revanche, l’accusation n’a pas réussi à démontrer un monopole illégal sur les outils destinés aux annonceurs.
Cette précision compte. Le dossier ne dit pas que toute activité publicitaire de Google est illégale, ni que chaque acquisition passée devait être annulée. Il identifie des pratiques et des marchés définis. Le dossier public du ministère américain de la Justice rassemble la plainte, les pièces du procès et les propositions de remèdes. Il permet de voir l’écart entre le système très large décrit par l’accusation et le périmètre juridique finalement retenu.
Nous avons déjà présenté la décision qui épargne à Google un démantèlement de son activité publicitaire. Son intérêt analytique se trouve dans la phase qui la précède. Après avoir gagné sur la responsabilité, le ministère de la Justice devait encore convaincre le tribunal que la vente d’AdX était nécessaire, praticable et proportionnée. Le gouvernement soutenait qu’une simple liste d’interdictions laisserait à Google la possibilité d’adapter ses algorithmes, dans un secteur trop technique pour être surveillé au quotidien.
Dans son mémoire après le procès sur les remèdes, le ministère affirme que les obligations comportementales agiraient contre les incitations économiques de Google et obligeraient durablement le tribunal à arbitrer des questions techniques. Sa proposition révisée prévoyait notamment la cession d’AdX, des mesures de séparation supplémentaires et des obligations de données et d’interopérabilité. L’objectif était de modifier la structure du marché afin que la concurrence, plutôt qu’un contrôleur, discipline les comportements.
Google a opposé le risque opérationnel. AdX traite des volumes considérables en temps réel et s’insère dans les outils utilisés par de nombreux éditeurs. D’après les éléments de procédure cités par l’Associated Press, la plateforme gère environ 55 millions de requêtes par seconde. Une vente imposerait de séparer du code, des données, des équipes et des contrats, puis de maintenir la continuité d’enchères dont dépend une partie du financement des sites. Cet argument ne nie pas nécessairement l’infraction ; il conteste qu’une séparation soit le moyen le plus sûr de la corriger.
La juge a choisi des obligations de comportement plutôt qu’une cession. Son opinion détaillée doit rester sous scellés pendant quatorze jours afin que les parties proposent les occultations nécessaires. À ce stade, il faut donc résister à la tentation de décrire un dispositif définitif que le public n’a pas encore pu lire. Reuters rapporte que Google avait proposé, entre autres, de donner à des concurrents un accès en temps réel aux enchères. La portée exacte, les délais, les exceptions et le contrôle ne pourront être évalués qu’après publication du texte expurgé.
Une mesure d’interopérabilité peut avoir des effets concrets. Si les outils concurrents reçoivent les mêmes informations au même moment, ils peuvent participer plus efficacement aux enchères. Des éditeurs peuvent comparer les résultats, réduire les coûts de changement et envoyer davantage d’inventaire vers d’autres places de marché. Des restrictions contre l’auto-préférence peuvent aussi empêcher un produit Google d’obtenir un avantage simplement parce qu’il appartient au même groupe que le serveur qui organise la transaction.
Le problème est que le propriétaire de l’infrastructure conserve ses incitations. Google peut rester présent du côté du serveur, de la place de marché et de certains acheteurs. Même avec des règles claires, de petits écarts de latence, de format de données, de frais ou de paramétrage peuvent avoir de grands effets lorsque les décisions sont répétées des milliards de fois. Une obligation efficace doit donc être mesurable : mêmes données, mêmes délais, documentation stable, audits indépendants et procédure rapide en cas de non-respect. Sans ces éléments, « l’accès » peut exister en théorie tout en restant moins performant que l’intégration interne.
C’est le cœur de la critique formulée par l’association Public Knowledge, qui estime que le remède laisse intact le conflit d’intérêts ayant rendu possibles les pratiques illégales. L’organisation défend une lecture structurelle : séparer AdX aurait aligné les intérêts de la place de marché sur ceux de ses clients plutôt que sur ceux d’un groupe intégré. À l’inverse, l’Information Technology and Innovation Foundation salue le refus d’un démantèlement qu’elle juge disproportionné, en soulignant que les acquisitions de DoubleClick et d’AdMeld n’avaient pas elles-mêmes été déclarées illégales. Ces deux positions reposent sur des priorités différentes : supprimer une incitation anticoncurrentielle ou éviter de casser une infrastructure fonctionnelle.
Le débat peut sembler abstrait, mais les éditeurs subissent directement le résultat des enchères. Une concurrence plus faible entre places de marché peut réduire le prix payé pour leur inventaire ou augmenter les frais prélevés entre l’annonceur et le site. Reuters indique qu’AdX facture aux éditeurs une commission de 20 % sur les ventes réalisées dans ses enchères. Même une amélioration limitée de la pression concurrentielle peut donc compter pour des médias dont les marges sont faibles.
L’effet ne sera toutefois pas uniforme. Les grands groupes disposent d’équipes capables de tester plusieurs partenaires, d’analyser la latence et de négocier. Les petits sites recherchent souvent une solution intégrée qui fonctionne sans surveillance constante. Une obligation d’ouverture ne produira un marché plus diversifié que si les concurrents peuvent proposer une alternative assez simple, fiable et rentable. La séparation juridique d’un actif n’aurait pas automatiquement garanti ce résultat non plus : un AdX indépendant aurait dû conserver suffisamment d’annonceurs et de liquidité pour rester attractif.
Le dossier américain rejoint par ailleurs une pression internationale. Nous avions évoqué l’enquête européenne sur la manipulation des enchères publicitaires, ainsi que l’amende européenne de 3 milliards d’euros infligée à Google. Les autorités n’emploient pas toutes les mêmes textes ni les mêmes remèdes, mais elles examinent un problème voisin : une plateforme intégrée peut-elle traiter équitablement les acteurs qui dépendent d’elle tout en concurrençant leurs services ? Les décisions prises sur un continent influencent les stratégies de conformité et les arguments présentés ailleurs, sans produire automatiquement le même résultat juridique.
Le refus du démantèlement est une victoire importante pour Google, mais il ne signifie pas que rien ne change. Le groupe devra appliquer les obligations retenues, tandis que le ministère de la Justice évalue ses prochaines étapes et que Google pourra contester le jugement de responsabilité. Les appels peuvent retarder ou modifier le calendrier. La surveillance du remède pourrait en outre durer plusieurs années, un horizon pendant lequel les produits, les standards de confidentialité et les usages publicitaires évolueront.
Quatre signaux permettront d’évaluer la décision. D’abord, le texte expurgé devra préciser quelles informations sont partagées, avec qui et à quelle vitesse. Ensuite, l’identité et les pouvoirs d’un éventuel contrôleur indépendant indiqueront si les manquements peuvent être détectés. Il faudra aussi observer la part d’inventaire passant par des places concurrentes, les frais supportés par les éditeurs et la facilité réelle de changer de serveur. Enfin, les plaintes techniques des acteurs du marché seront plus instructives que les déclarations générales des parties.
Google évite donc le démantèlement parce que prouver un monopole illégal ne suffit pas à démontrer qu’une cession est le remède indispensable et praticable. La juge a privilégié une correction moins perturbatrice, dont l’efficacité dépendra d’un niveau inhabituel de précision et de contrôle. Si l’interopérabilité crée de vrais choix, la décision pourra restaurer une partie de la concurrence sans opération industrielle risquée. Si les mêmes conflits d’intérêts se reconstituent derrière des paramètres opaques, elle montrera au contraire pourquoi les remèdes comportementaux peinent à suivre des plateformes qui gouvernent leurs marchés par le code.
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